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Paiement mobile : La logique de rentabilité immédiate fera-t-elle défaut?

Vendredi 04 Octobre 2019 - PAR bourse news

 

Le mindset des nouveaux acteurs doit changer.

Les derniers fine tunnings sont en cours.

Le paiement mobile mettra plusieurs années à se développer.

 

Le Maroc est à la traîne en matière d’inclusion financière. Il ne faut pas se voiler la face. Deux constats le prouvent : 2/3 des adultes ne sont pas bancarisés alors que les dispositifs de paiement mis en place aujourd’hui ne marchent plus. C’est dans cette configuration, que l’initiative du mobile payment a été pensée.

Toujours en pôle position en matière de services financiers, les banques ont été les premières à déployer leurs solutions. Pour le moment, elles sont en train de se positionner et de trouver leurs marques. Car c’est un nouveau marché.

«Les banques ont certes franchi le pas sur le m-paiement en lançant leurs solutions. Mais aujourd’hui, les chiffres sont clairs il n’ y a pas de décollage. Il n’y a pas d’adoption. Les banques n’ont pas encore trouvé ni l’offre ni le go-to-market du paiement mobile. Elle sont toujours en réflexion », lance Yassine Sekkat, directeur associé chez McKinsey, lors du cycle de conférence sur le paiement mobile organisé par inwi.

Parce que la manière dont le client bancarisé est servi est différente de celle du client non bancarisé. Ce dernier est méfiant, que ce soit sur le coût ou sur l’apport de l’offre. «Donc les banques ne doivent pas attendre que les clients viennent chez eux, mais elles devraient aller vers eux», ajoute Y.Sekkat.

Opérateurs télécoms : de potentiels ogres

D’une forte notoriété dans les pays d’Afrique subsaharienne, les opérateurs télécoms ont un rôle fondamental à jouer. Pour le consultant, ces mastodontes ont de quoi «faire peur aux banques». Ils ont des dizaines de millions de clients non bancarisés et disposent de suffisament d’expérience.  «S’ils arrivent à craquer le code, à trouver la bonne formule, à aller faire ce push qu’ils ont l’expérience de faire ; là ça va être révolutionnaire», ajoute-t-il.

Autre sérieux argument en faveur des télécoms: contrairement aux «e-wallet» bancaires, les solutions de paiement mobile des opérateurs fonctionnent sans Internet et peut être fonctionnel même sur les téléphones mobiles basiques.

Rappelons que pour l’heure, seule inwi a lancé son offre. Maroc Telecom et Orange devraient bientôt se lancer dans l’arène. En Afrique, par exemple, Orange Money génère 350 millions d’euros de revenus, pratiquement 4 milliards de DH de revenus uniquement sur l’activité de paiement mobile, sur 17 pays et 40 millions de clients.                 

Pourquoi ça sera difficile au Maroc ?

A la différence des pays d’Afrique subsaharienne où le système financier est quasi absent, ce qui a permis au m-paiement de faire florès, le Maroc dispose d’un système à deux vitesses. Pour Sekkat, « nous sommes dans un pays où les choses financièrement marchent pas si mal». Mais on se retrouve les fesses entre deux chaises. En clair, «nous avons des choses qui marchent, mais ça ne marche pas tellement bien pour la population »

L'objectif recherché est donc d'arriver à créer une solution qui remplace l’existant et qui soit acceptée par la population. C’est pour cette raison que c’est particulièrement difficile au Maroc. En fait, c’est tout l’enjeu pour cette industrie.

Sortir de la logique de rentabilité immédiate

Autre élément qui devrait faire défaut au déploiement de l’activité, est la logique de rentabilité immédiate. «Les opérateurs se demandent toujours comment ils peuvent être rentables dès le premier jour. C’est ça l’erreur». Et de renchérir : «si nous voulons tous rentabiliser dès la première année. Ça va prendre 15 ans pour décoller…et encore». On doit plus être dans une logique startup, recommande le consultant. C’est-à-dire, d’abord investir, acquérir et fidéliser la clientèle et ensuite voir comment on peut rentabiliser le projet. Le mindset de non rentabilité mais d’adoption et d’usage est l’élément prioritaire pour les acteurs. Cela nécessite toutefois une vision moyen long termes et surtout du courage.

Au final, comme toute activité nouvelle, le paiement mobile a besoin d’ajustements, et surtout, de la patience pour un décollage généralisé. Car même dans les pays où l’activité s’est avérée être une « succes-story », cela a pris des années pour un bon déploiement, à l’image du Kenya et des autres pays d’Afrique subsaharienne.

Il faut tout de même reconnaître que le Maroc a eu le courage de mettre en place cette initiative de paiement mobile. Chose unique dans la région MENA. C’est une réussite réglementaire.

Retard sur l’interopérabilité 

Sur le volet technique, les choses vont bon train : la plateforme de switching est finalisée, le démarrage en pilote a été opéré en octobre 2018, alors que les premières transactions réelles ont été réalisées en décembre dernier. «Toutes les banques ont mis en place les solutions et commencent à commercialiser leurs produits au niveau de leur clientèle. Le switch est de son côté fonctionnel depuis le mois de décembre», note Mohamed Horani, PDG du Groupe HPS. 

Si les premières solutions des différents acteurs sont lancées, l’interopérabilité, technologie qui relie l’ensemble des établissements concernés avec une base commune, n’est pas encore opérationnelle. 

«L’interopérabilité sera complète dès lors qu’il y aura l’homologation du côté du «switch» et de notre part également en tant que Banque centrale», note le gouverneur de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri. 

Horani, lui, nous informe que pour l’interopérabilité, il a été nécessaire de mettre en place un système de gouvernance, lequel est dans un stade bien avancé. 

«L’entité juridique qui va porter la gouvernance du paiement mobile est en train de se mettre en place. Cette gouvernance permettra de gérer l’interopérabilité en termes de modèles d’affaires d’inter-changes (qui paye, quoi, comment ?)», nous a-t-il confié. 

Et d’assurer que «les règles de place sont déjà définies. Pour l’interopérabilité, c’est bien avancé et ça ne devrait pas tarder». 

Pour l’heure, sur les 18 établissements de paiement, seuls 8 sont actifs, pour un marché qui compte 360.000 wallets. 

De la patience 

Toutefois, avant un déploiement généralisé, il faudra résoudre pas mal de points en attente. Il s’agit notamment des aspects fiscaux, et surtout de l’information et l’éducation des consommateurs, ainsi que l’encouragement des commerçants et des intermédiaires au paiement mobile, comme le relève jouahri. 

Ce qui est aussi confirmé par le patron du CMI, Mikael Naciri, pour lequel il reste énormément à faire en termes de communication et de sensibilisation, pour installer une confiance auprès des consommateurs par rapport à un nouveau mode de paiement, rassurer les petits commerçants qui, pour le moment, ne voient dans ce dispositif de paiement mobile qu’un moyen d’être «tracés»«Il ne suffit pas seulement de mettre en place les infrastructures et la réglementation», nous décalire M.Naciri.

Un peu plus optimiste, Horani pense que «les Marocains n’ont pas de souci à utiliser la technologie. Dès qu’ils ont un produit sécurisé, pratique et facile à utiliser, ils l’adoptent». Et d’ajouter qu’«à mon avis, ça (paiement mobile : ndlr) devrait marcher»

Quoi qu’il en soit, le paiement mobile mettra plusieurs années à se développer. «Le cash restera prépondérant dans les échanges commerciaux B2C pour des années encore. Il se réduira dans le B2B, mais il ne faut pas s’attendre à des changements majeurs dans les 5 prochaines années», nous avait clairement expliqué Naciri. 

Des projections réalistes ? 

En novembre dernier, la Banque centrale avait livré ses premières estimations du marché. Sur la base des hypothèses retenues pour la modélisation des impacts sur la période 2019-2024, BAM prévoit 6 millions d’utilisateurs pour ce nouveau mode de paiement au bout de la cinquième année, alors que la première année connaîtra 400.000 utilisateurs. Elle table sur un nombre de transactions de 1,3 milliard en 2024. Parallèlement, 51.000 commerçants feront partie du réseau d’acceptation à terme (2024), dont 3.400 agents lors de la première année (2019). Or, nous sommes dans les derniers mois de 2019, et l’activité n’a réellement pas encore démarré. 

Interpellé sur ce point, le patron de HPS affirme que «les volumes qui ont été annoncés par Bank Al-Maghrib, sont des projections très réalistes et défendables vu la dominance aujourd’hui du cash». 

 

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